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Achille

Acte II


Scène I, Scène II, Scène III, Scène IV, Scène V

Scène I : Phoenix, Achille.

PHOENIX
Dois-je croire, Seigneur, qu'Ulysse ait vainement
Essayé d'adoucir votre ressentiment?
On dit plus : vous partez, votre flotte nous quitte.
Les Grecs n'ont, après tout, rien fait qui le mérite.
Mais vos amis! mais moi! car Phoenix en ceci
Prétend avoir à part ses intérêts aussi.
Je vous ai dans mes bras porté dès votre enfance.
Quand vous eûtes passé ce temps plein d'innocence,
Une jeunesse ardente exigeait d'autres soins;
Je les pris; avec fruit : vos faits en sont témoins.
Le succès de ces soins devrait, en récompense,
Donner à mes conseils chez vous plus de créance;
C'est le prix que j'en veux.  Peut-être vous croyez
Par quelque amour pour moi me les avoir payés.
Il est vrai, vous m'aimiez pendant votre jeune âge
Aujourd'hui j'en demande un nouveau témoignage.
Ceux que vous m'en donniez, quand d'un air gracieux,
Enfant, vous ne tourniez que sur moi seul vos yeux,
Ceux que j'en recevais, lorsque votre jeunesse,
En ne me cachant rien, me comblait d'allégresse,
Ne me suffisent pas aujourd'hui que je voi
De ce fatal courroux les Grecs se prendre à moi.
« Que ne lui donnait-il une humeur moins farouche? »
Voilà ce que l'on dit d'une commune bouche;
Et de tous les malheurs prêts à tomber sur nous,
C'est votre gouverneur qu'on accuse, et non vous.

ACHILLE
Je n'ai point oublié vos soins ni votre zèle
J'en conserve dans l'âme un souvenir fidèle;
Mais ne prétendez pas que, contre mon honneur,
L'amour que j'ai pour vous me fléchisse le cœur.
Si vous en attendiez de pareils témoignages,
Vous deviez m'enseigner à souffrir les outrages.
L'avez-vous fait?

PHOENIX
      Seigneur, j'ai fait ce que j'ai dû;
Et vous n'avez que trop à mes voeux répondu.
J'approuve la fierté; mais enfin, les injures
Se peuvent réparer : elles ont leurs mesures.

ACHILLE
Un cœur comme le mien ne leur en peut donner.

PHOENIX
Il le doit : la grandeur consiste à pardonner;

Jamais ce sentiment n'a de gloire flétrie.
Je ne vous voulais point alléguer la patrie,
Me flattant d'un crédit que je devrais avoir,
Et voulant sur votre âme essayer mon pouvoir;
Je dédaignais aussi les adresses d'Ulysse,
Honteux qu'il nous fallût employer l'artifice.
Sans ce secours les Grecs vous parlent par ma voix
Nous venons, disent-ils, implorer vos exploits,
Seigneur; ils nous sont dus, et nos propres exemples
Ont accru la valeur qui vous promet des temples.

ACHILLE
Je ne dois qu'à vous seul.  En vain devant les yeux
On me met du public l'intérêt spécieux.
Comme si Sparte était la Grèce tout entière!
Les lieux où Ménélas a reçu la lumière,
Ceux encore où l'on voit ces frères obéis,
Ont eu part à l'outrage, et non point mon pays.
Cependant j'accourus pour eux à cette guerre;
Pour eux je vins chercher la mort en cette terre,
Je n'avais nul sujet de haïr les Troyens :
Pâris m'a-t-il ravi mes amours ni mes biens?
Agamemnon l'a fait; c'est Argos, c'est Mycène,
Qui devraient ressentir les effets de ma haine.
Laissons-les : leur monarque est encor trop heureux
Que je n'apporte ici nul obstacle à ses voeux.
A l'entour de ces murs je vous laisse combattre;
Les dieux les ont bâtis; nous voulons les abattre!

PHOENIX
Ces mêmes dieux les ont à périr condamnés.
Et puis, cette raison qu'à tort vous me donnez,
S'il faut vous en parler sans que l'on dissimule,
Dans le coeur des humains jette peu de scrupule.
Enfin, quand ces raisons ne vous pourraient toucher,
Songez au long repos qu'on peut vous reprocher.
Lorsque chacun de nous à l'envi se signale,
Que les soldats ont même une ardeur sans égale,
Achille est dans sa tente, et donne à Briséis
Les moments qu'il devrait donner à son pays.

ACHILLE
Phoenix, je vous arrête; on sait quel est Achille.
Qu'il aime, et qu'en sa tente il demeure tranquille,
Tout est égal; j'ai trop établi mon renom :
Je l'étendrai plus loin.  Je veux qu'Agamemnon
Me satisfasse enfin, non point par des paroles;
Ses excuses, ses dons, ses offres sont frivoles.
Aussitôt qu'Ilion sera pris ou laissé,
Il verra ce que c'est de m'avoir offensé.
Que tous vos chefs unis embrassent sa défense,
J'en ferai d'autant plus éclater ma vengeance.
Quiconque entreprendra d'entrer dans nos débats
Attirera sur soi ma colère et mon bras.

PHOENIX
Qu'entends-je? à quel excès monte votre colère!
Vous! attaquer la Grèce! une seconde mère!
0 Destins! quels forfaits ont mérité ces maux?
Nous rejetterez-vous en d'éternels travaux?
Bienheureux Ilion, nous te portons envie :
Tu ne vois point les tiens déchirer leur patrie.
Puisse Phoenix mourir, dès qu'on t'aura vaincu!
Après ce que j'entends, Seigneur, j'ai trop vécu.
Je m'en retourne au camp.

ACHILLE

            Quoi! si tôt?  Ah ! mon père,
Avez-vous en horreur un fils qui vous révère?
Je pars demain, venez honorer notre cour.
Accordez-moi, du moins, le reste de ce jour.
A l'entour de ces murs tout est calme et tranquille;
Je n'entends aucun bruit au camp, ni dans la ville
L'Aurore est avancée; Hector eût pris ce temps,
S'il eût voulu sortir avec ses combattants.
Aux fatigues de Mars donnez quelque relâche;
Demain vous reprendrez cette pénible tâche...
Mais que nous veut Patrocle?  Il accourt...

Scène II : Patrocle, Phoenix, Achille.

PATROCLE
Les Troyens
Ont laissé de leurs murs la garde aux citoyens;
Leurs guerriers vont sortir pour finir la querelle.

PHOENIX
Adieu, mon fils; je vais où le danger m'appelle.
Plût aux Dieux que ce fût seulement par devoir!
Vous venez d'y mêler encor le désespoir.

ACHILLE
Ah! mon père...

PHOENIX
Est-ce à moi qu'un nom si doux s'adresse?
On m'attend : nous allons combattre pour la Grèce;
 C'est à vous de nous suivre, ou de m'abandonner.
Vous n'avez qu'un moment à vous déterminer.

Scène III : Achille, Patrocle, Arbate.

ACHILLE
Dis-moi, me plains-je à tort?  L'enlèvement d'Hélène
Occupe jusqu'aux dieux après dix ans de peine,
Celui de Briséis est encore à venger.
Maintiendrai-je un parti qui me laisse outrager?
Non.  Phoenix toutefois m'a touché, je l'avoue;
Mais que faire?  Un démon de nos pensers se joue.
Contre les Phrygiens j'employais mes efforts;
Les dieux ont dans mon coeur jeté d'autres transports
Car, après tout, j'exerce un courroux légitime.
La plupart de nos chefs ont beau m'en faire un crime,
L'affront dont leur parti veut être satisfait
Importe beaucoup moins que le tort qu'on m'a fait.
Qu'ils achèvent sans moi l'entreprise de Troie!
Tant qu'ils soient sur le point de devenir sa proie,
Qu'Agamemnon l'avoue, et qu'Ilion ait mis
Dans le dernier malheur mes derniers ennemis,
En présence des dieux je le proteste encore,
Mon bras refusera le secours qu'on implore.
Allons dans nos états attendre ce moment;
Nous serons aujourd'hui spectateurs seulement.

PATROCLE
Vous le pouvez, ces champs sont pleins de vos trophées
Il n'est point d'actions qui n'en soient étouffées.
Pour moi, me siérait-il de n'être que témoin
D'un combat dont je sais que ma gloire a besoin?
Je n'ai point assez fait; mon coeur doit se le dire.
Ce n'est pas que Patrocle aux premiers rangs aspire;
Toutefois... ! Mais que sert enfin de souhaiter?
Pour survivre à soi-même, il faut exécuter.
Des ombres du commun le favori d'Achille,
Confondu chez les morts, suivre la tourbe vile!
Permettez-lui, Seigneur, de se rendre aujourd'hui
Digne de l'amitié que vous avez pour lui.

ACHILLE
Va, ton projet est beau : non que ta renommée
Parmi les nations ne soit déjà semée;
Tu peux dès à présent ne mourir qu'à demi
Je me fais un honneur de t'avoir pour ami.
Suis pourtant ton dessein : je te loue, et moi-même
Je me dois applaudir du choix de ce que j'aime.
Patrocle et Briséis consolent mes chagrins :
Veuillent les dieux unir quelque jour nos destins !
Cependant, songe à toi dans cette âpre carrière
Je ne suis pas le seul qui t'en fais la prière;
Tes jours touchent encor d'autres coeurs que le mien
Reviens victorieux du combat; mais revien.

PATROCLE
Le sort en est le maître, il faut le laisser faire.
Qu'on soit dans les combats prudent ou téméraire,
On tombe également; et souvent le danger
S'acharne sur celui qui veut se ménager.
Mais le danger n'est pas ce qu'il faut qu'on regarde :
La dépouille d'Hector vaut bien qu'on se hasarde.

ACHILLE
Ami, pourquoi ce choix?  Qui t'oblige aujourd'hui,
Parmi tant de guerriers, de n'en vouloir qu'à lui?

PATROCLE
Quoi! son bras tous les jours aux Grecs se fera craindre,
Tous les jours nous aurons de nouveaux morts à plaindre,
Vous absent, sur lui seul chacun aura les yeux,
Et je le pourrai voir sans en être envieux!
Lui seul, de ces remparts empêchera la prise!

ACHILLE
Ami, te dis-je encor, laisse cette entreprise.
Ce n'est pas que je mette en doute ta vertu;
Mais connais-tu cet homme, enfin, le connais-tu?

PATROCLE
Oui, Seigneur, je me jette en un péril extrême;
Mais je prétends aussi me connaître moi-même.
On m'a vu quelquefois affronter des guerriers :
Aujourd'hui que j'aspire à de nouveaux lauriers,
Chercherai-je Pâris?

ACHILLE
Qui te le dit?  Tu passes
De la terreur des Grecs aux âmes les plus basses.

PATROCLE
Donnez-moi votre armure, Hector me cherchera.

ACHILLE
J'en doute; mais sur toi chacun s'attachera.

PATROCLE
Elle redoublera ma force et mon courage.

ACHILLE
Si tu crois en pouvoir tirer quelque avantage,
Je te l'accorde.  Arbate, il faut la lui donner.
A Patrocle.
Prends garde, encor un coup, de trop t'abandonner.
Pousse les Phrygiens, redouble leurs alarmes;
Ne te va point aussi jeter seul dans leurs armes;
Deviens, pour ton ami, ménager de tes jours;
Si tu ne l'es pour moi, sois-le pour tes amours,
Sois-le enfin; c'est à moi d'en répondre à Lydie.
Notre commun bonheur va rouler sur ta vie.

PATROCLE
Mes jours sont-ils si chers, Seigneur, et savez-vous
Si l'on vous avoûra d'un sentiment si doux?
Je me flatte pourtant.  Protégez ce que j'aime.
Nous avons à Lydie ôté le diadème;
J'aidai les conquérants à lui ravir ses biens
Mort ou vif, je la veux récompenser des miens.
Tout est en votre main : tenez-lui lieu de frère.

ACHILLE
Tu t'en acquitteras toi-même.

PATROCLE
Je l'espère.
Quel que soit le démon dont ce mur s'appuyra,
 Vous me regarderez, et cela suffira.
Je reviendrai tantôt mettre aux pieds de Lydie
 Le succès glorieux d'une action hardie;
Sinon, votre devoir est de la consoler.

ACHILLE
Patrocle, embrasse-moi! je ne puis te parler.
La voici.  Ton dessein, sans doute, est connu d'elle;
Arbate l'aura dit.

Scène IV: Lydie, Achille, Patrocle.

LYDIE
Ami, quelle nouvelle!
Que vient-on de m'apprendre!  Hé quoi! sans mon congé
Vous vous êtes, Patrocle, au combat engagé.

ACHILLE
Je le laisse avec vous : faites agir, Madame,
Tout ce que vous avez de pouvoir sur son âme.

LYDIE
En ai-je assez? hélas!

ACHILLE
Essayez : j'ai tout dit.
Voyez si vous aurez sur lui plus de crédit
 Qui résiste à l'ami se rend à la maîtresse.

Scène V: Patrocle, Lydie.

LYDIE
Voilà donc votre amour!  C'est là cette tendresse
Que vous me promettiez, après qu'on m'eut ôté
Biens et sceptre, enfin tout, jusqu'à la liberté?
Quand Achille s'en vint désoler notre terre,
Si quelqu'un signala son nom dans cette guerre,
Ce fut vous.  L'oserai-je à ma honte avouer?
Je cherchai dans mes maux matière à vous louer.
Aux dépens de mon coeur vous vous fîtes connaître
Ce me fut un plaisir de vous avoir pour maître,
Je ne regrettai point ce que j'avais perdu.
Je l'aurais refusé, si l'on me l'eût rendu.
Et vous, cruel, et vous, pour toute récompense,
Vous mettez avec moi votre gloire en balance!
Vous ne l'y mettez point; j'ai pour vous moins d'appas;
Cependant on a vu que je n'en manque pas'
Avant que d'être ici comme esclave emmenée,
Les monarques voisins briguaient mon hyménée;
Tous me vinrent offrir leur aide en mes malheurs.
Je les vis tous périr, sans leur donner des pleurs;
Je fis des voeux pour vous, ingrat, contre moi-même.

PATROCLE
Que ces rois sont heureux! mourir pour ce qu'on aime!
Mériter doublement de vivre en l'avenir!

LYDIE
Je vous demande moins, et ne puis l'obtenir.
Ne me préférez plus un fantôme de gloire;
Après m'avoir conquise, est-il quelque victoire
Qu'un coeur ambitieux ne doive dédaigner?
Ne vous suffit-il pas d'avoir su me gagner?
Considérez l'état où je serais réduite,
Si ce combat avait une funeste suite.

PATROCLE
Achille vous serait toujours un protecteur.

LYDIE
Achille est de mes maux le principal auteur;
Et vous, par ce discours vous offensez Lydie
Qu'ai-je besoin, sans vous, de conserver ma vie?
Si le destin me veut à ce point affliger,
Les enfers me sauront contre tous protéger.

PATROCLE
Madame, au nom des dieux, cessez de me confondre.
Voici ce que je puis en deux mots vous répondre :
Plût aux dieux qu'il fallût mettre mon sang pour vous!
Le trépas n'aurait rien qui ne me semblât doux.
Mille fois en un jour demandez-moi ma vie,
Vous serez avec joie aussitôt obéie :
Je ne préfère point ma gloire à vos attraits;
Du déshonneur, sans plus, j'appréhende les traits
Vous y devez pour moi vous-même être sensible.
On s'en va renverser ce mur inaccessible :
Verrai-je, pour un jour, tous mes jours diffamés?
Vous me haïriez lors autant que vous m'aimez
Quand vous le souffririez, je me dois satisfaire.

LYDIE
Va, de tels sentiments ne me sauraient déplaire.
J'ai voulu t'émouvoir; mais, si je l'avais fait,
Je m'en applaudirais peut-être avec regret.
Rien ne presse : jouis encor de ma présence,
Tes projets sont remplis de trop d'impatience
Je te laisse à l'honneur sacrifier ce jour :
Mais tu me dois aussi quelques moments d'amour.
Le Ciel nous les envie; Arbate te vient dire
Que tout est prêt, que tout à ta gloire conspire;
Peut-être à mon malheur.

PATROCLE
Madame, espérons mieux.

LYDIE
Avant que de courir à ces funestes lieux,
Approche, et tends la main; celle-ci t'est donnée
Pour gage des douceurs d'un fidèle hyménée.
 Te voici mien, Patrocle, et tu n'es plus à toi
Sois avare d'un sang que je prétends à moi.
J'entends déjà le bruit des premières alarmes
Allons, mes propres mains te vêtiront tes armes.
 Promets-moi, tout au moins, de modérer ton coeur.

PATROCLE
Je vous promets de vaincre, après cette faveur.


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ancre







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