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Tribut envoyé par les Animaux à Alexandre
 Livre IV - Fable 12

Nous savons qu'il ne faut pas toujours croire La Fontaine lorsqu'il nous présente les inspirateurs de ses fables. Ainsi, l'auteur nous dit malicieusement que le thème développé ci-dessous provient d'une fable antique. En fait, un roman grec, attribué au pseudo-Callisthène ou parfois à Esope, nous présente une histoire similaire qui donnera naissance à divers récits. Ceux-ci seront traduits par divers auteurs dont le dernier sera Gilbert Cousin (Gilbert Cognati) dans « De l'oracle de Jupiter Amon » (1576). C'est cet auteur, disciple d'Erasme, qui inspirera La Fontaine.

        Une fable avait cours parmi l'antiquité,
        Et la raison ne m'en est pas connue.
Que le lecteur en tire une moralité:
            Voici la fable toute nue.

        La Renommée ayant dit en cent lieux
Qu'un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
            Commandait que, sans plus attendre,
            Tout peuple à ses pieds s'allât rendre,
Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,
            Les républiques des oiseaux;
            La déesse aux cent bouches,dis-je,
            Ayant mis partout la terreur
En publiant l'édit du nouvel empereur,
        Les animaux, et toute espèce lige
De son seul appétit, crurent que cette fois
            Il fallait subir d'autres lois.
On s'assemble au désert: tous quittent leur tanière.
Après divers avis, on résout, on conclut
            D'envoyer hommage et tribut.
            Pour l'hommage et pour la manière,
Le singe en fut chargé: l'on lui mit par écrit
            Ce que l'on voulait qui fût dit.
            Le seul tribut les tint en peine:
        Car que donner? il fallait de l'argent.
            On en prit d'un prince obligeant,
            Qui possédant dans son domaine
        Des mines d'or, fournit ce qu'on voulut.
Comme il fut question de porter ce tribut,
            Le mulet et l'âne s'offrirent,
Assistés du cheval ainsi que du chameau.
            Tous quatre en chemin ils se mirent,
        Avec le singe, ambassadeur nouveau.
La caravane enfin rencontre en un passage
Monseigneur le Lion: cela ne leur plut point.
            «Nous nous rencontrons tout à point,
Dit-il; et nous voici compagnons de voyage.
            J'allais offrir mon fait  à part;
Mais, bien qu'il soit léger, tout fardeau m'embarrasse.
        Obligez-moi de me faire la grâce
            Que d'en porter chacun un quart:
Ce ne vous sera pas une charge trop grande,
Et j'en serai plus libre et bien plus en état,
En cas que les voleurs attaquent notre bande,
            Et que l'on en vienne au combat.»
Éconduire un lion rarement se pratique.
Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,
Et malgré le héros de Jupiter issu,
Faisant chère et vivant sur la bourse publique.
            Ils arrivèrent dans un pré
Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,
            Où maint mouton cherchait sa vie:
        Séjour du frais, véritable patrie
Des zéphirs. Le lion n'y fut pas, qu'à ces gens
            Il se plaignit d'être malade.
            «Continuez votre ambassade,
Dit-il; je sens un feu qui me brûle au dedans,
Et veux ici chercher quelque herbe salutaire.
            Pour vous, ne perdez point de temps:
Rendez-moi mon argent; j'en puis avoir affaire
On déballe; et d'abord le lion s'écria
            D'un ton qui témoignait sa joie:
«Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie
Ont produites! Voyez: la plupart sont déjà
            Aussi grandes que leurs mères.
Le croît m'en appartient.» Il prit tout là-dessus;
Ou bien s'il ne prît tout, il n'en demeura guères.
            Le singe et les sommiers  confus,
Sans oser répliquer, en chemin se remirent.
Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent,
            Et n'en eurent point de raison.

Qu'eût-il fait? C'eût été lion contre lion;
Et le proverbe dit: «Corsaires à corsaires,
L'un l'autre s'attaquant, ne font pas leurs affaires»

Alexandre: On sait que Alexandre le Grand s'était vu prédire par les prêtres de Jupiter-Amon qu'il deviendrait le maître du monde (Quinte-Curce, IV, 7).

La déesse aux cent bouches: Autre nom de la Renommée (voir Virgile, « Enéide », v. 173-188).

Toute espèce lige: L'homme lige était soumis directement à son suzerain. Il s'agit donc d'un vassal. La Fontaine signifie ici que les animaux sont soumis à leur seule faim.

L'hommage et le tribut: L'hommage est la cérémonie pendant laquelle le vassal reconnaissait son suzerain et lui prêtait allégeance, c'est-à-dire obéissance et fidélité. Le tribut était ce que le vassal devait donner à son suzerain.

Mon fait: Mon tribut, ma contribution.

Faisant chère: Faire bonne chère, bien sûr.

Sa vie: Sa nourriture

J'en puis avoir affaire:  Je pourrais en avoir besoin.

Le croît: Le surplus (du verbe 'croître').

Les sommiers: Les bêtes de somme.

Le proverbe dit: Le proverbe espagnol est « De corsaire à corsaire il n’y a que des barils à prendre ». Il sera repris par Mathurin Régnier dans sa « Satire 12 ». La Fontaine recopiera le satiriste.

ancre





Gustave Doré

Voyez aussi cette fable illustrée par:





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