A la découverte de Jean de La Fontaine
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Le Philosophe Scythe
Livre XII - Fable 20


W. Aractingi

Nous trouvons la source de cette fable dans un texte du grammairien et érudit latin Aulu-Gelle (IIe siècle après J.-C.), « Les Nuits attiques » (XIX, 12). Ce texte présente une série d’entretiens entre amis sur l’ histoire, la grammaire ou encore la critique littéraire. Dans ce livre, l’ anecdote est rapportée par Hérode Articus. La Fontaine critique ici les courants dévots ou oratoires ayant cours au XVIIe siècle et essaie d’y opposer une sagesse simple, sans excès, qui consiste à cultiver la nature et son jardin avec respect, sans excès (La Fontaine était, par son métier, très proche des choses de la nature).
Un philosophe austère, et né dans la Scythie,
Se proposant de suivre une plus douce vie,
Voyagea chez les grecs, et vit en certains lieux
Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,
Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,
Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.
Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin.
Le Scythe l'y trouva qui, la serpe à la main,
De ses arbres à fruit retranchait l'inutile,
Ebranchait, émondait, ôtait ceci, cela,
                Corrigeant partout la nature,
Excessive à payer ses soins avec usure.
                Le Scythe alors lui demanda:
« Pourquoi cette ruine ? Etait-il d'homme sage
De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;
                Laissez agir la faux du Temps :
Ils iront assez tôt border le noir rivage.
- J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant,
                Le reste en profite d'autant.»
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure,
Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
                Un universel abattis.
Il ôte de chez lui les branches les plus belles,
Il tronque son verger contre toute raison,
                Sans observer temps ni saison,
               Lunes ni vieilles ni nouvelles .
Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
               Un indiscret  stoïcien:
                Celui-ci retranche de l'âme
Désirs et passions, le bon et le mauvais,
                Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort;
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

La Scythie est un pays situé au nord de la mer Noire et dont les habitants passaient pour particulièrement rudes et presque sauvages. C'est là que vivait, selon la tradition, le philosophe et précurseur des cyniques Anacharsis (VIe siècle environ). Il est connu pour ses voyages mais aussi comme étant, avec Esope, un des convives du « Banquet des sept Sages ». C'est en Scythie qu'il sera tué pour impiété, après avoir tenté d'introduire dans le pays le culte de la déesse de la Fertilité Déméte.

Le vieillard de Virgile : allusion à un vieillard de Coryce, sur le fleuve Galèse, qui cultivait avec bonheur quelques arpents de terrain. Nous trouvons, dans les superbes « Géorgiques » (IV, vers 125-146), un beau texte dont voici le début : « Je me souviens ainsi d'avoir vu au pied des hautes tours de la ville d'Oebalus [Tarente], aux lieux où le noir Galèse arrose de blondissantes cultures, un vieillard de Coryce, qui possédait quelques arpents d'un terrain abandonné et dont le sol n'était ni propice aux boeufs de labour, ni favorable au bétail, ni propice à Bacchus. Là, pourtant, au milieu de broussailles, il avait planté des légumes espacés, que bordaient des lis blancs, des verveines et le comestible pavot ; avec ces richesses, il s'égalait, dans son âme, aux rois. » (« Virgile - Les Géorgiques », traduction, chronologie, introduction et notes par Maurice Rat - GF Flammarion, n° 148, 1967, p. 159). Dans « Le songe d'une nuit de Vaux », La Fontaine évoquait déjà ce vieillard : « Tel, [...] / Vivait sous les murs d'Oebalie / Un amateur de mes beautés » (fragment II). Voir aussi « L'Ecolier, le Pédant et la Maître d'un jardin » (Livre IX, fable 5) et « Le Vieillard et les trois jeunes Hommes » (XI, 8).

Emondait : Coupait les branches superflues ainsi que les rameaux morts.

Payer avec usure, c'est-à-dire payer largement, sans compter.

Les arbres, qui sont les habitants des forêts.

« Le noir rivage » du fleuve entourant le séjour des morts selon les Grecs. La Fontaine fait revivre après leur mort les arbres le long du Styx, fleuve des Enfers. Lire aussi « Le Torrent et la Rivière » (Livre VIII, fable 23, vers 18, 19) : « il entre, et son cheval le met / A couvert des voleurs, mais non de l'onde noire ».

L'abattant signifie lorsque je l'abats.

Abattis : Les branches et rameaux abattus.

Lunes...La taille traditionnelle, comme les semis, les plantations ou les récoltes, tient compte des diverses phases de la lune (à ce sujet, lire, par exemple, « L'influence de la Lune sur les cultures », Robert Frédérick, France-Loisirs, 1999).

Un indiscret : Qui manque de sens critique, qui ne sait pas juger avec discernement..

Les stoïciens sont des penseurs partisans d'une philosophie (le stoïcisme, fondé à Athènes par Zénon de Kition) qui recommandent de supprimer tant les passions que les désirs et de faire preuve en toute circonstance, et particulièrement dans le malheur ou dans la douleur, d'une impassibilité courageuse (ils s'opposent aux épicuriens). Il va sans dire que, du temps de La Fontaine, on ne trouvait plus guère de partisans de cette philosophie. Mais le fabuliste vise d'autres ascétismes dévots, bien vivants de son temps.