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A Monsieur de Bonrepaux


Ecrit à M de Bonrepaux, à la suite de l'opération de la fistule de Louis XIV

A Londres, le...

Le roi est parfaitement guéri : vous ne sauriez vous imaginer combien ses sujets en ont témoigné de joie.
Ils offriraient leurs jours pour prolonger les siens;
Ils font de sa santé le plus cher de leurs biens :
Les preuves qu'à l'envi chaque jour ils en donnent,
Les voeux et les concerts dont leurs temples résonnent,
Forcent le Ciel de l'accorder.
On peut juger à cette marque,
Par la crainte qu'ils ont de perdre un tel monarque,
Du bonheur de le posséder.


De quelle sorte de mérite
N'est-il pas aussi revêtu?
Sa principale favorite
Plus que jamais est la vertu.
Autrefois il a combattu
Pour la grandeur et pour la gloire;
Maintenant d'une autre victoire
Son coeur devient ambitieux :
Les vaines passions chez lui sont étouffées;
L'histoire a peu de rois, la fable point de dieux,
Qui se vantent de ces trophées.

Il pourrait se donner tout entier au repos :
Quelqu'un trouverait-il étrange
Que, digne en cent façons du titre de héros,
Il en voulût goûter à loisir la louange?
Les deux mondes sont pleins de ses actes guerriers;
Cependant il poursuit encor d'autres lauriers :
Il veut vaincre l'Erreur; cet ouvrage s'avance,
Il est fait; et le fruit de ces succès divers
Est que la Vérité règne en toute la France,
Et la France en tout l'Univers.

Non content que sous lui la Valeur se signale,
Il met la Piété sur le trône à son tour;
Ses soins la font régner, ainsi que sa rivale,
Au milieu même de la Cour.
C'est pour lui plaire aussi qu'Astrée est de retour;
Ces trois divinités font fleurir son empire,
Il a su les unir pour le bien des humains.
C'est proprement de lui qu'on a sujet de dire
Que le Sage a tout dans ses mains.
Vient-il pas d'attirer, par de divers chemins,
La dureté de coeur, et l'Erreur envieillie,
Monstres dont les projets se sont évanouis?
On voit l'oeuvre d'un siècle en un mois accomplie
Par la sagesse de Louis.
Mais je crains de passer le but de mon ouvrage
Il faut plus de loisir pour louer ce héros;
Une Muse modeste et sage
Ne touche qu'en tremblant à des sujets si hauts.
Je me tais donc, et rentre au fond de mes retraites;
J'y trouve des douceurs secrètes.
La fortune, il est vrai, m'oubliera dans ces lieux;
Ce n'est point pour mes vers que ses faveurs sont faites
Il ne m'appartient pas d'importuner les dieux.


A MONSIEUR DE BONREPAUX
A LONDRES
Du 31août1687.
Je ne croyais pas, Monsieur, que les négociations et les traités vous laissassent penser à moi. J'en suis aussi fier que si l'on m'avait érigé une statue sur le sommet du mont Parnasse. Pour me revancher de cet honneur, je vous place en ma mémoire auprès de deux dames qui me feront oublier les traités et les négociations, et peut-être les rois aussi. Je voudrais que vous vissiez présentement Mme d'Hervart : on ne parle non plus chez elle ni de vapeurs, ni de toux, que si ces ennemies du genre humain s'en étaient allées dans un autre monde. Cependant leur règne est encore de celui-ci : il n'y a que Mme d'Hervart qui les ait congédiées pour toujours. Au lieu d'hôtesses si malplaisantes, elle a retenu la gaieté et les grâces, et mille autres jolies choses que vous pouvez bien vous imaginer. Je me contente de voir ces deux dames. Elles adoucissent l'absence de celles de la rue Saint-Honoré qui véritablement nous négligent un peu : je n'ai osé dire qu'elles nous négligent un peu trop. M. de Barrillon se peut souvenir que ce sont de telles enchanteresses qu'elles faisaient passer du vin médiocre et une omelette au lard pour du nectar et de l'ambrosie. Nous pensions nous être repus d'ambrosie, et nous soutenions que Jupiter avait mangé l'omelette au lard. Ce temps-là n'est plus. Les Grâces de la rue Saint-Honoré nous négligent. Ce sont des ingrates à qui nous présentions plus d'encens qu'elles ne voulaient. Par ma foi, Monsieur, je crains que l'encens ne se moisisse au temple. La divinité qu'on y venait adorer en écarte tantôt un mortel, et tantôt un autre, et se moque du demeurant sans considérer ni le comte, ni le marquis, aussi peu le duc :
Tros Rutulusve fuat, nullo discrimine habebo.
Voilà la devise. Il nous est revenu de Montpellier une des premières de la troupe, mais je ne vois pas que nous en soyons plus forts. Toute persuasive qu'elle est, et par son langage et par ses manières, elle ne relèvera pas le parti. Vous êtes un de ceux qui ont le plus de sujet de la louer. Nous savons, Monsieur, qu'elle vous écrivit il y a huit jours. Aussi je n'ai rien à vous mander de sa santé, sinon qu'elle continue d'être bonne, à un rhume près, que même cette dame n'est point fâchée d'avoir : car je tâche de lui persuader qu'on ne subsiste que par les rhumes, et je crois que j'en viendrai à la fin à bout. Autrefois je vous aurais écrit une lettre qui n'aurait été pleine que de ses louanges : non qu'elle se souciât d'être louée; elle le souffrait seulement, et ce n'était pas une chose pour laquelle elle eût un si grand mépris. Cela est changé.
J'ai vu le temps qu'Iris (et c'était l'âge d'or
Pour nous autres, gens du bas monde),
J'ai vu, dis-je, le temps qu'Iris goûtait encor,
Non cet encens commun dont le Parnasse abonde
Il fut toujours, au sentiment d'Iris,
D'une odeur importune ou plate;
Mais la louange délicate
Avait auprès d'elle son prix.
Elle traite aujourd'hui cet art de bagatelle;
Il l'endort; et, s'il faut parler de bonne foi,
L'éloge et les vers sont pour elle
Ce que maints sermons sont pour moi.
J'eusse pu m'exprimer de quelque autre manière;
Mais, puisque me voilà tombé sur la matière,
Quand le discours est froid, dormez-vous pas aussi?
Tout homme sage en use ainsi
Quarante beaux esprits certifieront ceci.
Nous sommes tout autant, qui dormons comme d'autres
Aux ouvrages d'autrui, quelquefois même aux nôtres,
Que cela soit dit entre nous.
Passons sur cet endroit : si j'étendais la chose,
Je vous endormirais; et ma lettre pour vous
Deviendrait, en vers comme en prose,
Ce que maints sermons sont pour tous.

J'en demeurerai donc là pour ce qui regarde la dame qui vous écrivit il y a huit jours. Je reviens à Mme d'Hervart, dont je voudrais bien aussi vous écrire quelque chose en vers. Pour cela il lui faut donner un nom de Parnasse. Comme j'y suis le parrain de plusieurs belles, je veux et entends qu'à l'avenir Mme d'Hervart s'appelle Sylvie dans tous les domaines que je possède sur le double mont; et pour commencer,
C'est un plaisir de voir Sylvie;
Mais n'espérez pas que mes vers
Peignent tant de charmes divers
J'en aurais pour toute ma vie.

S'il prenait à quelqu'un envie
D'aimer ce chef-d'oeuvre des Cieux,
Ce quelqu'un, fût-il roi des dieux,
En aurait pour toute sa vie.

Votre âme en est encor ravie,
J'en suis sûr, et dis quelquefois
" Jamais cette beauté divine
N'affranchit un coeur de ses lois.
Notre Intendant de la marine
A beau courir chez les Anglois;
Puisqu'une fois il l'a servie,
Qu'il aille et vienne à ses emplois,
Il en a pour toute sa vie. "
Que cette ardeur, où nous convie
Un objet si rare et si doux,
Ne soit de nulle autre suivie,
C'est un sort commun pour nous tous;
Mais je m'étonne de l'époux
Il en a pour toute sa vie.

J'ai tort de dire que je m'en étonne; il faudrait au contraire s'étonner que cela ne fût pas ainsi. Comment cesserait-il d'aimer une femme souverainement jolie, complaisante, d'humeur égale, d'un esprit doux, et qui l'aime de tout son coeur? Vous voyez bien que toutes ces choses, se rencontrant dans un seul sujet, doivent prévaloir à la qualité d'épouse. J'ai tant de plaisir à en parler que je reprendrai une autre fois la matière. Que Mme d'Hervart ne prétende pas en être quitte.
Je devrais finir par l'article de ces deux dames. Il faut pourtant que je vous mande, Monsieur, en quel état est la chambre des philosophes. Ils sont cuits, et embellissent tous les jours. J'y ai joint un autre ornement qui ne vous déplaira pas, si vous leur faites l'honneur de les venir voir, avec ceux de vos amis qui doivent être de la partie.

Mes philosophes cuits j'ai voulu que Socrate,
Et Saint-Dié, mon fidèle Achate,
Et de la gent porte-écarlate
D'Hervart tout l'ornement, avec le beau berger
Verger,
Pussent avoir quelque musique
Dans le séjour philosophique.
Vous vous moquez de mon dessein
J'ai cependant un clavecin.
Un clavecin chez moi! ce meuble vous étonne;
Que direz-vous si je vous donne
Une Chloris de qui la voix
Y joindra ses sons quelquefois?
La Chloris est jolie, et jeune, et sa personne
Pourrait bien ramener l'amour
Au philosophique séjour.
Je l'en avais banni; si Chloris le ramène,
Elle aura chansons pour chansons :
Mes vers exprimeront la douceur de ses sons.
Qu'elle ait à mon égard le coeur d'une inhumaine,
Je ne m'en plaindrai point, n'étant bon désormais
Qu'à chanter les Chloris et les laisser en paix.
Vous autres chevaliers, tenterez l'aventure;
Mais de la mettre à fin, fût-ce le beau berger
Qu'OEnone eut autrefois le pouvoir d'engager,
Ce n'est pas chose qui soit sûre.


J'allais fermer cette lettre, quand j'ai reçu celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; et ce que je dis au commencement n'est qu'une réponse à quelque chose qui me concerne dans la vôtre à Mme de la Sablière. Si j'eusse vu le témoignage si ample d'un souvenir à quoi je ne m'attendais pas, j'aurais poussé bien plus loin la figure et l'étonnement; ou peut-être que je me serais tenu à une protestation toute simple qu'il ne me pouvait rien arriver de plus agréable que ce que vous m'avez écrit de Windsor. Il y a plusieurs choses considérables, entre autres vos deux Anacréons, M. de Saint-Évremond, et M. Waller, en qui l'imagination et l'amour ne finissent point. Quoi! être amoureux et bon poète à quatre-vingt-deux ans? Je n'espère pas du Ciel tant de faveurs : c'est du Ciel dont il est fait mention au pays des fables que je veux parler, car celui que l'on prêche à présent en France veut que je renonce aux Chloris, à Bacchus, et à Apollon, trois divinités que vous me recommandez dans la vôtre. Je concilierai tout cela le moins mal et te plus longtemps qu'il me sera possible, et peut-être que vous me donnerez quelque bon expédient pour le faire, vous qui travaillez à concilier des intérêts opposés, et qui en savez si bien les moyens. J'ai tant entendu dire de bien de M. Waller que son approbation me comble de joie. S'il arrive que ces vers-ci aient le bonheur de vous plaire (ils lui plairont par conséquent), je ne me donnerai pas pour un autre, et continuerai encore quelques années de suivre Chloris, et Bacchus, et Apollon, et ce qui s'ensuit; avec la modération requise, cela s'entend.
Au reste, Monsieur, n'admirez-vous point Mme de Bouillon, qui porte la joie partout? Ne trouvez-vous pas que l'Angleterre a de l'obligation au mauvais génie qui se mêle de temps en temps des affaires de cette princesse? Sans lui ce climat ne l'aurait point vue; et c'est un plaisir que de la voir, disputant, grondant, jouant, et parlant de tout avec tant d'esprit que l'on ne saurait s'en imaginer davantage. Si elle avait été du temps des païens, on aurait déifié une quatrième Grâce pour l'amour d'elle. Je veux lui écrire, et invoquer pour cela M. Waller. Mais qui est le philosophe qu'elle a mené en ce pays-là? La description que vous me faites de cette rivière sur les bords de laquelle on va se promener après qu'on a sacrifié longtemps au sommeil, cette vie mêlée de philosophie, d'amour et de vin, sont aussi d'un poète et vous ne le pensiez peut-être pas être. La fin de la lettre où vous dites que M. Waller et M. de Saint-Évremond ne sont contents que parce qu'ils ne connaissent pas nos deux dames, me charme. Aussi je trouve cela très galant, et le ferai valoir dès que l'occasion s'en présentera. Surtout je suivrai votre conseil, qui m'exhorte de vous attendre à Paris, où vous reviendrez aussitôt que les affaires le permettront. M. Hessein a la fièvre, qui lui a duré continue pendant trois ou quatre jours, et puis a cessé, puis il est venu un redoublement que nous ne croyons pas dangereux. Il avait été saigné trois fois jusques au jour d'hier. Je ne sais pas si depuis on y aura ajouté une quatrième saignée. Il n'y a nul mauvais accident dans sa maladie. Je ne doute point que les d'Hervarts et les Saint-Diez ne fassent leur devoir de vous écrire. Ce seront des lettres de bon endroit, et si bon que je n'en sais qu'un qui se puisse dire meilleur. Je vous le souhaite. Cependant, Monsieur, faites-moi toujours l'honneur de m'aimer, et croyez que je suis, etc.
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