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A Monsieur l'Abbé Verger à Bois le Vicomte


C'est pitié, Monsieur, que nous autres mortels. Je trouve heureuse Mme d'Hervart de ne tenir de l'humaine condition qu'autant qu'il lui plaît. Nous ne lui ressemblons guère en cela, et nous avons beau nous munir de préservatifs contre les attaques des passions, elles nous emportent à la première occasion qui se présente, comme si nous n'avions fait aucune résolution de leur résister. Voilà un commencement bien moral; je ne sais si la suite sera pareille. Qu'avait à faire M. d'Hervart de s'attirer la visite qu'il eut dimanche? Et que ne m'avertissait-il? Je lui aurais représenté la faiblesse du personnage, et lui aurais dit que son très humble serviteur était incapable de résister à une fille de quinze ans, qui a les yeux beaux, la peau délicate et blanche, les traits du visage d'un agrément infini, une bouche, et des regards... je vous en fais le juge; sans parler de quelques autres merveilles, sur lesquelles M. d'Hervart m'obligea de jeter la vue. Que ne me fit-il la description tout entière de Mlle de Beaulieu? Je serais parti avant le dîner; je ne me serais pas détourné de trois lieues, comme je fis, ni n'aurais été comme un idiot me jeter dans Louvres, c'est-à-dire dans un village qui n'en est éloigné que d'un quart de lieue, et plus loin de Paris que n'en est Bois-leVicomte. La pluie me fit arrêter près de deux heures à Aunay et j'étais encore à cheval qu'il était près de dix heures du soir. Un laquais, le seul homme que je rencontrai, m'apprit de combien j'avais quitté la vraie route. Il me remit dans la voie en dépit de Mlle de Beaulieu, qui m'occupait tellement que je ne songeais ni à l'heure, ni au chemin. Je ne pouvais gagner Paris, qui était à quatre grandes lieues, et il fallut gîter au village. Vous voyez, Monsieur, que, sans la visite qu'elle vous fit, je n'aurais pas eu un gîte dont il plaise à Dieu de vous préserver. J'eus beau dire l'orai'son de saint Julien, Mlle de Beaulieu fut cause que je couchai dans un malheureux hameau. Elle m'a fait consumer trois ou quatre jours en distractions et rêveries, dont on fait des contes par tout Paris. Vous conterez, s'il vous plaît, à la compagnie l'Iliade de mes malheurs. Non que je veuille vous attrister tous, tant que vous êtes. Quand je le voudrais, on ne plaint guère les gens de mon âge qui retombent dans ces erreurs.



Ma lettre vous fera rire.
Je vous entends déjà dire
" Cet homme n'est-il pas fou
Dans l'entreprise qu'il tente?
Il est plus près du Pérou
Qu'il n'est du coeur d'Amarante. "

Vous aurez raison d'en parler ainsi, j'en conviens.

Amarante est jeune et belle;
Je suis vieux sans être beau,
Et vais pour une rebelle
M'embarquer tout de nouveau.
Plus je pense en mon cerveau
De combien peu d'apparence
Serait pour moi l'espérance
De la toucher quelque jour,
Plus je vois que c'est folie
D'aimer Nymphe si jolie,
Sans être le dieu d'amour.

Amarante et le Printemps
Ont un air qui se ressemble;
Voici comme je prétends
Que l'on les compare ensemble
Par les lis premièrement
J'entame le parallèle,
Et soupçonne aucunement
Ceux qu'Amarante recèle.
Je suis trompé si son sein
N'en est un plein magasin.
Le mai est que ce sont choses
Pour vous et moi lettres closes.
Nous sommes simples mortels
Il faut offrir des autels
A ces lis; nul diadème
N'est digne d'en approcher,
Bien moins encor d'y toucher,
Et crois que Jupiter même,
Tout Jupiter qu'il se dit,
N'en aurait pas le crédit,
Sans l'hymen et son attache.
Ces endroits délicieux
Pour nos mains et pour nos yeux
Ne sont pas faits, que je sache.
Que ne suis-je de ces dieux
Nommés rois en ces bas lieux!
Bientôt par moi ces deux titres,
A la belle dédiés,
Se verraient mis à ses pieds;
Et vous, bientôt vous auriez
Les revenus de deux mitres
L'une est Saint-Germain-des-Prés;
L'autre, Saint-Denis en France.
Voilà Votre Révérence
Ayant musique, où l'on va
Plus souvent qu'à l'Opéra.
L'on n'y reçoit que les bonnes
Et les honnêtes personnes;
C'est à vous sagement fait.
Hélas! ce n'est qu'un souhait
Votre table est renversée,
Votre marmite est cassée.
Peu chanceux, et vous et moi,
Nous n'avons eu de nos vies,
Moi, l'encolure d'un roi,
Ni vous, celle, en bonne foi,
D'un homme à deux abbayes.
Pour revenir à nos lis,
Ils sont relevés de roses;
Ceux-là tout nouveaux fleuris,
Celles-ci fraîches écloses.
Ici la comparaison
De la nouvelle saison
Cloche un peu, je vous l'avoue;
Et la beauté que je loue,
Par ses trésors éclatants
Fait honte à ceux du Printemps.
Comment pourrais-je décrire
Des regards si gracieux?
Il semble, à voir son sourire,
Que l'Aurore ouvre les cieux.
Il faut aimer Amarante
D'une ardeur persévérante;
Adieu, volages amours!
Selon l'objet, la constance.
Celui-ci, j'en ai croyance,
M'arrêtera pour toujours.
Si ceci plaît à la belle,
Dites-lui que les neuf Soeurs
Me font réserver pour elle
De pleins amas de douceurs.
Cette saison printanière
Ne sera pas la dernière
Des comparaisons qu'Amour
Va m'inspirer à la Cour
De cette jeune bergère.
Une autre fois, je l'espère,
Je ferai, moyennant Dieu
Quelque reine de Cythère
D'Amarante de Beaulieu.
Je n'ai pas besoin de vous exhorter à prendre la chose un peu moins tragiquement que ne le comporte mon aventure. Il me semble que ces vers-là ne sont nullement tragiques. Vous pouvez vous en moquer tant qu'il vous plaira, je vous le permets, et, si cette jeune divinité qui est venue troubler mon repos y trouve sujet de se réjouir, je ne lui en saurai pas mauvais gré. A quoi servent les radoteurs, qu'à faire rire les jeunes filles? Si Mlle D. G. est encore à Bois-leVicomte, je vous prie de lui dire, de ma part, que sa présence doit avoir fort embelli un lieu auquel je ne croyais pas qu'il se pût rien ajouter. Vous ornerez ce discours des choses les plus gracieuses que vous pourrez, et que vous jugerez les plus convenables à une personne que les grâces ne quittent point.

Je suis etc.
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W.Aractingi