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A S. A. S. Monseigneur le Prince de Conti 1685


Pleurez-vous aux lieux où vous êtes?
La douleur vous suit-elle au fond de leurs retraites?
Ne pouvez-vous lui résister?
Dois-je enfin, rompant le silence,
Ou la combattre, ou la flatter,
Pour adoucir sa violence?
Le dieu de l'Oise est sur ces bords,
Qui prend part à votre souffrance;
Il voudrait les orner par de nouveaux trésors,
Pour honorer votre présence.
Si j'avais assez d'éloquence,
Je dirais qu'aujourd'hui tout y doit rire aux yeux.
Je ne le dirais pas : rien ne rit sous les cieux,
Depuis le moment odieux
Qui vous ravit un frère aimé d'amour extrême.
Ce moment, pour en parler mieux,
Vous ravit dès lors à vous-même.

Conti dès l'abord nous fit voir
Une âme aussi grande que belle.
Le Ciel y mit tout son savoir,
Puis vous forma sur ce modèle.
Digne du même encens que les dieux ont là-haut,
Vous attiriez des coeurs l'universel hommage.
L'un et l'autre servait d'exemplaire et d'image
Vous aviez tous deux ce qu'il faut
Pour être un parfait assemblage.
Je n'y trouvais qu'un seul défaut,
C'était d'avoir trop de courage.

Par cet excès on peut pécher
Conti méprisa trop la vie.
A travers les périls pourquoi toujours chercher
Les noms dont après lui sa mémoire est suivie?
Ces noms, qu'alors aucun n'envie,
N'ont rien là-bas le consolant
Achille en est un témoignage.
Il eut un désir violent
De faire honneur à son lignage,
Il souhaita d'avoir un temple et des autels
Homère en ses vers immortels
Le lui bâtit. Sa propre gloire
Y dure aussi dans la mémoire
Des habitants de l'Univers.
Cependant Achille, aux enfers,
Prise moins l'honneur de ce temple
Que la cabane d'un berger.
Profitez-en : c'est un exemple
Qui mérite bien d'y songer.


Songez-y donc, Seigneur ; examinez la chose,
D'autant plus qu'on ne peut y faillir qu'une fois.
L'Achéron ne rend rien : si nos pleurs étaient cause
Qu'il révoquât ces tristes lois,
Nous reverrions Conti; mais ni le sang des rois,
Ni la grandeur, ni la vaillance,
Ne font changer du Sort la fatale ordonnance,
Qui rend sourd à nos cris le noir tyran des morts.
Ne vous fiez point aux accords
D'un autre Orphée : a-t-il lui-méme
Rien gagné sur la Parque blême?
Il obtint en vain ses amours;
Tous deux avaient du Styx repassé les contours
Il vit redescendre Eurydice.
Il protesta de l'injustice;
Il implora l'Olympe, et neuf jours et neuf nuits
Importuna de ses ennuis
Les échos des rivages sombres.
Quand j'irais, comme lui, redemander aux ombres
Les Contis, princes belliqueux,
On me dirait que le Cocyte
Ne considère aucun mérite
Je ne reviendrais non plus qu'eux.
Je ne vous dis ici que ce qu'a dit Voiture.
L'ami de Mécénas, Horace, dans ses sons,
L'avait dit devant lui; devant eux la nature
L'avait fait dire en cent façons.
Les neuf Soeurs et leurs nourrissons
Depuis longtemps, en leurs chansons,
Répètent que l'on va recommencer l'année,
Et que jamais la Destinée
Ne permit aux humains le retour en ces lieux.
Conservez donc, Seigneur, des jours si précieux;
Que le temps sèche au moins vos larmes :
Celui que vous pleurez, loin d'y trouver des charmes,
En goûte un bonheur moins parfait.
Je crains que les raisons ne soient de peu d'effet
Dans la douleur qui vous possède;
Mais le temps n'aura-t-il pour vous seul nul remède?
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W.Aractingi