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L'affaire Colletet


Colletet était un poète également pensionné par Fouquet. Cet homme était déjà assez âgé lorsqu'il épousa, en troisième noce, une de ces servantes, Claudine, jolie à regarder, et peu farouche, à ce qu'on en dit!! Pour mettre sa femme en valeur, il voulut en faire une poétesse. Il écrivait les vers, elle les signait et les lisait en public. Même mauvais, ces vers dits par une si belle personne avaient une belle résonnance. Beaucoup de gens du monde de l'époque (dont notre ami Jean le premier) furent persuadés que la belle était inspirée des Muses. La Fontaine écrivit à l'un de ses amis, le peintre Sève qui venait de peindre Claudine. Voici le sonnet qu'il composa: (Clarice représente Claudine).

Sève, qui peins l'objet dont mon coeur suit la loi,
Son pouvoir sans ton art assez loin peut s'étendre;
Laisse en paix l'Univers; ne lui va point apprendre
Ce qu'il faut ignorer, si l'on veut être à soi.
Aussi bien manque-t-il ici je ne sais quoi
Que tu ne peux tracer, ni moi te faire entendre;
J'en conserve les traits, qui n'ont rien que de tendre;
Amour les a formés, plus grand peintre que toi.
Par d'inutiles soins pour moi tu te surpasses;
Clarice est en mon âme avec toutes ses grâces;
Je m'en fais des tableaux où tu n'as point de part.
Pour me faire sans cesse adorer cette belle,
Il n'était pas besoin des efforts de ton art :
Mon coeur, sans ce portrait, se souvient assez d'elle.


Amoureux, La Fontaine? Evidemment, et, à ce qu'on dit, il réussit la conquète de Claudine!!!
Il écrivit même, pour la belle, un madrigal et un court poème :


MADRIGAL
Damon voyant Clarice peinte,
Soudain en ressentit l'atteinte,
Il s'écria dans ce moment :
« Est-il une beauté sur les coeurs plus puissante?
Pendant que Clarice est absente,
Son portrait lui fait un amant. »
   

UNE MUSE PARLE
Recevez de nos mains cette illustre couronne,
Dont l'éclat immortel a des charmes si doux;
Nous n'avons encor vu personne
Qui la méritât mieux que vous.
Vos vers sont d'un tel prix que rien ne les surpasse;
Ce mont en retentit de l'un à l'autre bout;
Vous saurez régner au Parnasse :
Qui règne sur les coeurs sait bien régner partout.


Seulement, Colletet, vieux et malade, mourut et laissa Claudine bien seule. Quelques jours plus tôt, sentant la mort venir, il écrivit ce poème à Claudine, en lui demandant de ne le lire qu'après son décès. Ces vers étaient les suivants:


Le coeur gros de soupirs, les yeux noyés de larmes,
Plus triste que la mort dont je ses les alarmes,
Jusque dans le tombeau, je vous suis, cher époux.
Comme je vous louerai d'un langage assez doux,
Pour ne rien aimer, ne rien louer au monde,
J'ensevelis mon coeur et ma plume avec vous.

Personne ne fut dupe de la supercherie et les gens de l'époque se rendirent vite compte qu'ils avaient été bernés.
La Fontaine en fut profondément vexé. Lui, une des plus belles plumes de l'époque, avait été publiquement trompé par une soit-disant poète!!
Il écrivit ceci, non plus pour Claudine, mais contre elle, cette fois!


Les oracles ont cessé
Colletet est trépassé.
Dès qu'il eut la bouche close,
Sa femme ne dit plus rien;
Elle enterra vers et prose
Avec le pauvre chrétien.
En cela je plains son zèle,
Et ne sais au pardessus
Si les Grâces sont chez elle;
Mais les Muses n'y sont plus.
Sans gloser sur le mystère
Des madrigaux qu'elle a faits,
Ne lui parlons désormais
Qu'en la langue de sa mère.
Les oracles ont cessé
Colletet est trépassé.



Il faut croire que cette affaire l'a piqué, car deux ans plus tard, il écrivit cette lettre à un destinataire qui reste inconnu:

A M.....
Vous vous étonnez, dites-vous, de ce que tant d'honnêtes gens ont été les dupes de Mademoiselle C. et de ce que j'y ai été moi-même attrapé.  Ce n'est pas un sujet d'étonnement que ce dernier point; au contraire, c'en serait un si la chose s'était autrement passée à mon égard.  Ainsi vous faites très sagement de me mettre au nombre des honnêtes gens, puisque aussi bien je ne puis nier que je ne sois de celui des dupes.  Cela vous est-il nouveau?  Et d'où venez-vous, de vous étonner ainsi?  Savez-vous pas bien que, pour peu que j'aime, je ne vois dans les défauts des personnes non plus qu'une taupe qui aurait cent pieds de terre sur elle?  Si vous ne vous en êtes pas aperçu, vous êtes cent fois plus taupe que moi.  Dès que j'ai un grain d'amour, je ne manque pas d'y mêler tout ce qu'il y a d'encens dans mon magasin : cela fait le meilleur effet du monde; je dis des sottises en vers et en prose, et serais fâché d'en avoir dit une qui ne fût pas solennelle, enfin je loue de toutes mes forces.

Homo sum qui ex stultis insanos reddam.**
Ce qu'il y a, c'est que l'inconstance remet les choses en leur ordre.  Ne vous étonnez donc plus : voyez seulement ma palinodie, mais voyez-la sans vous en scandaliser.  Pourquoi ne me rétracterais-je pas?  Tant de grands hommes, se sont rétractés!  Et puis fiez-vous à nous autres, faiseurs de vers!
**(Je ne suis homme à rendre fou les sots)

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W.Aractingi