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Poème de la captivité


Votre Altesse Eminentissime ne refusera pas sa protection au poème que je lui dédie: tout ce qui porte le caractère de pitié est pour vous d'une recommandation trop puissante. C'est pour moi un juste sujet d'espérer dans l'occasion qui s'offre aujourd'hui: mais, si j'ose dire la vérité, mes souhaits ne se bornent point à cet avantage; je voudrais que cet idyle, outre la sainteté du sujet, ne vous parût pas entièrement dénué des beautés de la poésie. Vous ne les dédaignez pas, ces beautés divines, et les grâces de cette langue que parlait le peuple prophète. La mecture des livres Saints vous en a appris les principaux traits. C'est là que la Sagesse divine rend ses oracles avec plus d'élévation, plus de majesté et plus de force que n'en n'ont les Virgiles et les Homères. Je ne veux pas dire que ces derniers vous soient inconnus: ignorez vous rien de ce qui mérite d'être su par une personne de votre rang? Le Parnasse n'a point d'endroits où vous soyez capable de vous égarer. Certes, Monseigneur, il est glorieux pour vous de pouvoir ainsi démêler les diverses routes d'une contrée où vous vous êtes arrêté si peu. Que si votre goût peut donner le prix aux beautés de la poésie, il le peut bien mieux donner à ceux de l'éloquence. Je vous ai entendu juger de nos orateur avec un discernement qu'on ne peut assez admirer: tout cela sans autre secours que celui d'une bienheureuse naissance, et par des talents que vous ne tenez ni des précepteurs ni des livres. C'est aux lumières nées avec vous que vous êtes redevable de ces progrès dont tout le monde s'est étonné. Ce qui consume la vie de plusieurs vieillards enchaînés aux livres dès leur enfance, la jeunesse d'un prince l'a fait; et nous l'avons vu, et la renommée l'a publié. Elle a joint au bruit de votre savoir celui des meoeurs si pures, et d'une sagesse qui est la fille du temps chez les autres, et qui le devance chez vous. Un mérite si singulier a été universellement reconnu. Celui qui dispense les trésors du ciel, et le monarque qui, par ses armes victorieuses s'esr rendu l'arbitre de l'Europe, ont concouru et de faveurs et d'estime pour vous élever. Après des témoignages d'un si grand poids, mes louagnes seraient inutiles à votre gloire. Je ne dois ajouter ici qu'une protestation respectueuse d'être toute ma vie, Monseigneur, de Votre Altesse Sérénissime, le très humble et très obéissant serviteur.

De La Fontaine


Reine des esprits purs, protectrice puissante,
Qui des dons de ton Fils rends l’âme jouissante,
Et de qui la faveur se fait à tous sentir,
Procurant l’innocence ou bien le repentir,
Mère des bienheureux, Vierge enfin, je t’implore.
Fais que dans mes chansons aujourd’hui je t’honore ;
Bannis-en ces vains traits, criminelles douceurs
Que j’allais mendier jadis chez les neuf Soeurs.
Dans ce nouveau travail mon but est de te plaire.
Je chante d’un héros la vertu solitaire,
Ces déserts, ces forêts, ces antres écartés,
Des favoris du Ciel autrefois habités :
Les lions et les saints ont eu même demeure.
Là, Malc priait, jeûnait, soupirait à toute heure,
Pleurait, non ses péchés, mais ceux qu’en notre cœur
A versés le serpent dont Christ est le vainqueur.
Malc avait dans ces lieux confiné sa jeunesse,
Vivait sous les conseils d’un saint plein de sagesse,
Conservait avec soin le trésor précieux
Que nous tenons d’une eau dont la source est aux cieux.
Les auteurs de ses jours descendus sous la tombe,
Aux trésors temporels le jeune saint succombe,
Croit qu’on en peut jouir sans être criminel,
Que souvent on tient d’eux l’héritage éternel,
Qu’on n’a qu’à faire entrer, par un pieux usage,
Les membres du Seigneur et leur chef en partage.
Funeste appas de l’or, moteur de nos desseins,
Que ne peux-tu sur nous, si tu plais même aux saints !
Malc annonce au vieillard censeur de sa jeunesse
Qu’il va de ses aïeux recueillir la richesse ;
Qu’il tâche d’empêcher que des biens assez grands
Ne soient mal dispensés par d’avares parents ;
Qu’il veut fonder un cloître, et destine le reste
A vivre sans éclat, toujours simple et modeste,
Donnant un saint exemple, et par ses soins pieux
Peut-être plus utile au siècle qu‘en ces lieux.
« Mon fils, dit le vieillard, il faut qu’avec franchise
Je vous ouvre mon cœur touchant votre entreprise.
Où vous exposez-vous, et qu’allez-vous tenter ?
En de nouveaux périls pourquoi vous rejeter ?
De triompher toujours seriez-vous bien capable ?
Ah ! si vous le croyez, l’orgueil vous rend coupable ;
Sinon, votre imprudence a déjà mérité
Les reproches d’un Dieu justement irrité.
Fuyez, fuyez, mon fils, le monde et ses amorces :
Il est plein de dangers qui surpassent vos forces,
Fuyez l’or ; mais fuyez encor d’autres appas.
On ne sort qu’en fuyant vainqueur de ces combats.
La paix que nous goûtons a-t-elle moins de charmes ?
Quoi ! Vous hasarderiez le fruit de tant de larmes,
Et celui de ce sang qu’un Dieu versa pour vous ! »
A ces mots le vieillard se jette à ses genoux.
Malc le quitte en pleurant : triste et funeste absence !
Il abandonne au sort sa fragile innocence,
S’engage en des chemins pleins de périls et longs.
D’Edesse à Béroé sont de vastes sablons :
L’astre dont les clartés sont esclaves du monde
Parcourt avec ennui cette plaine inféconde ;
S’il y voit quelque objet, c’est un objet d’horreur.
Maint Arabe voisin y portait la terreur.
Du passant égorgé le corps sans sépulture
D’un ventre carnassier devenait la pâture.
On voyait se succéder, en ces cruels séjours,
Aux brigands les lions, aux lions les vautours :
Marcher seul en ces lieux eût eu de l’imprudence.
La Fortune joint Malc à des gens sans défense :
Peu de jeunesse entre eux, force vieillards craintifs,
Femmes, famille, enfants aux cœurs déjà captifs.
Ils traversaient la plaine aux Zéphyrs inconnue :
Un gros de Sarrasins vint s’offrir à leur vue,
Milice du démon, gens hideux et hagards,
Engeance qui portait la mort dans ses regards.
La cohorte du saint d’abord est dispersée :
Equipage, trésors, jeune épouse est laissée.
Telle fuit la colombe, oubliant ses amours
A l’aspect du milan qui menace ses jours.
Telle l’ombre d’un loup dans les verts pâturages
Ecarte les troupeaux attentifs aux herbages.
Les compagnons de Malc, épandus par ces champs,
Tombaient sans résister sous le fer des brigands.
De toutes parts l’horreur régnait en ce spectacle :
La proie apportait seule au meurtre de l’obstacle.
Ceux que l’amour du gain tira de leur foyer
Perdaient d’un an de peine en un jour le loyer.
Les pères chargés d’ans, laissant leurs tendres gages,
Fuyaient leur propre mort en ces funestes plages,
Et pour deux jours de vie abandonnaient un bien
Près de qui vivre un siècle aux vrais pères n’est rien.
L’amant et la compagne à ses voeux destinée
Quittaient le doux espoir d’un prochain hyménée :
Malheureux ! l’un fuyait ; on eût vu ses amours
Lui tendre en vain les bras implorant son secours.
Une dame encor jeune, et sage en sa conduite,
Aux yeux de son époux dans les fers fut réduite.
Le mari se sauva regrettant sa moitié ;
La femme alla servir un maître sans pitié :
Au chef de ces brigands elle échut en partage.
Cet homme possédait un fertile héritage,
Et de plusieurs troupeaux dans l’ardente saison
Vendait à ses voisins le croît et la toison.
Notre héros suivit la dame en servitude.
Ce fut lors, mais trop tard, que pour sa solitude,
Pour son cher directeur et ses sages avis,
Il reprit des transports de pleurs en vain suivis.
« Forêts, s’écriait-il, retraites du silence,
Lieux dont j’ai combattu la douce violence,
Angéliques cités d’où je me suis banni,
Je vous ai méprisés, déserts : j’en suis puni
Ne vous verrai-je plus ? Quoi ! songe, tu t’envoles !
O Malc ! tu vois le fruit de tes desseins frivoles !
Verse des pleurs amers, puisque tu t’es privé
De ces pleurs bienheureux où ton cœur s’est lavé. »
Ainsi Malc regrettait sa fortune passée.
Cependant des brigands la proie est entassée ;
On l’emporte à grand bruit ; ils s’en vont triomphants.
Leur chef voulut que Malc adorât ses enfants,
Honneur dont on ne doit s’attribuer les marques
Qu’en voyant sous ses pieds les têtes des monarques.
Un Arabe exigea ce superbe tribut.
Si Malc s’en défendit, s’il osa, s’il le put,
S’il en subit la loi sans peine et sans scrupule,
C’est ce qu’en ce récit l’histoire dissimule.
Bien qu’à peine la dame achevât son printemps,
Que son teint eût des jours aussi frais qu’éclatants,
L’Arabe n’en fit voir qu’une estime légère.
Il lui donna l’emploi d’une simple bergère,
Avec Malc l’envoya pour garder ses troupeaux.
Bientôt entre leurs mains ils devinrent plus beaux.
Le saint couple cherchait les lieux les plus sauvages,
S’approchait des rochers, s’éloignait des rivages ;
Lui même il se fuyait ; et jamais dans ces bois
Les échos n’ont formé des concerts de leurs voix.
Aux jours où l’on faisait des voeux pour l’abondance,
Ils ne paraissaient point aux jeux ni dans la danse :
On ne les voyait point à l’entour des hameaux
Mollement étendus dormir sous les ormeaux.
Les entretiens oisifs et féconds en malices,
Du mercenaire esclave ordinaires délices,
Etaient fuis avec soin de nos nouveaux bergers ;
Ils n’enviaient point l’heur des troupeaux étrangers.
Jamais l’ombre chez eux ne mit fin aux prières,
Ni la main du sommeil n’abaissa leur paupière.
La nuit se passait toute en voeux, en oraison.
Dès que l’aube empourprait les bords de l’horizon,
Ils menaient leurs troupeaux loin de toutes approches.
Malc aimait un ruisseau coulant entre des roches.
Des cèdres le couvraient d’ombrages toujours verts ;
Ils défendaient ce lieu du chaud et des hivers.
De degrés en degrés l’eau tombant sur des marbres
Mêlait son bruit aux vents engouffrés dans les arbres.
Jamais désert ne fut moins connu des humains ;
A peine le soleil en savait les chemins.
La bergère cherchait les plus vastes campagnes.
Là ses seules brebis lui servaient de compagnes ;
Les vents en sa faveur leur offraient un air doux ;
Le Ciel les préservait de la fureur des loups,
Et, gardant leurs toisons exemptes de rapines,
Ne leur faisait payer nul tribut aux épines.
Dans les dédales verts que formaient les halliers,
L’herbe tendre, le thym, les humbles violiers
Présentaient aux troupeaux une pâture exquise.
En des lieux découverts notre bergère assise
Aux injures du hâle exposait ses attraits,
Et des pensers d’autrui se vengeait sur ses traits.
Sa beauté lui donnait d’éternelles alarmes.
Ses mains avec plaisir auraient détruit ses charmes :
Mais, n’osant attenter contre l’œuvre des Cieux,
Le soleil se chargeait de ce crime pieux.
O vous, dont la blancheur est souvent empruntée,
Que d’un soin différent votre âme est agitée !
Si vous ne voulez priver d’un bien si doux,
De ses dons naturels au moins contentez-vous.
Tandis que la bergère en extase ravie
Priait le Saint des Saints de veiller sur sa vie,
Les ministres divins veillaient sur son troupeau.
Quelquefois la quenouille et l’artiste fuseau
Lui délassaient l’esprit, et pour reprendre haleine
De ses propres moutons elle filait la laine.
Pendant qu’elle goûtait ce plaisir innocent,
Tournant parfois les yeux sur son troupeau paissant,
« Que vous êtes heureux, peuple doux ! disait-elle,
Vous passez sans péché cette course mortelle :
On loue en vous voyant celui qui vous a faits ;
Et nous, de qui les coeurs sont enclins aux forfaits,
Laissons languir sa gloire, et d’un faible suffrage
Ne daignons relever son nom ni son ouvrage.
Chères brebis, paissez ; cueillez l’herbe et les fleurs :
Pour vous l’aube nourrit la terre de ses pleurs ;
Vivez de leurs présents : inspirez-nous l’envie
D’éviter les repas qui vous coûtent la vie.
Misérables humains, semence de tyrans,
En quoi différez-vous des monstres dévorants ? »
Tels étaient les pensers de la sainte héroïne.
Pour Malc, il méditait sur la triple origine
De l’homme florissant, déchu, puis rétabli.
Du premier des mortels la faute est en oubli ;
Le Ciel pour Lucifer garde toujours sa haine.
« Dieu tout bon, disait Malc, si ton Fils par sa peine
M’a sauvé de l’enfer, m’a remis dans mes droits,
Garde-moi de les perdre une seconde fois ;
Fais qu’un jour mes travaux par leur fin se couronnent.
Je suis dans les périls, mille maux m’environnent,
L’esclavage, la crainte, un maître menaçant ;
Et ce n’est pas encor le mal le plus pressant.
Tu m’as donné pour aide au fort de la tourmente
Une compagne sainte, il est vrai, mais charmante.
Son exemple est puissant, ses yeux le sont aussi :
De conduire les miens, Seigneur, prends le souci. »
Le Ciel comblait de dons cette humble modestie :
L’âme de nos bergers du péché garantie
Ne se contentait pas de l’avoir évité.
« Qu’avons-nous, disaient-ils, jusque-là mérité ?
Nous te sommes, Seigneur, serviteurs inutiles.
Aide-nous, rends nos coeurs en vertu plus fertiles.
Fais-nous suivre la main qui nous a secourus.
Tu combattis pour nous, tu souffris, tu mourus ;
Nous vivons, nous passons nos jours dans l’espérance ;
Nos délices seront le prix de ta souffrance.
Ne nous feras-tu point imiter ces travaux ?
Quand auras-tu, Seigneur, tes enfants pour rivaux ?
Si cette ambition te semble condamnable,
C’est l’amour qui la cause ; il rend tout pardonnable.
Oui, Seigneur, nous t’aimons, nous l’osons protester :
Mais si l’effet ne suit, que sert de s’en vanter ?
Il faut porter ta croix, goûter de ton calice,
Couvrir son front de cendre, et son corps d’un cilice. »
Tandis qu’ils se mataient par ces saintes rigueurs,
Leurs troupeaux prospéraient aussi bien que leurs coeurs.
L’Arabe en profitait sans en savoir la cause.
Ce brigand, pour le gain employant toute chose,
Voulut les engager par de plus forts liens.
Il crut que, de s’enfuir ayant mille moyens,
Ils se pourraient enfin soustraire à l’esclavage ;
Qu’il fallait joindre aux fers les noeuds du mariage.
Leur amour lui serait un gage suffisant.
Les doux fruits dont l’hymen leur ferait un présent
Augmenteraient ses bien, l’auraient encor pour maître.
Humains, cruels humains, faut-il procurer l’être
Afin que ce bienfait enchaîne un innocent,
Et ne se saurait-il affranchir en naissant ?
L’Arabe, ayant ainsi double profit en vue,
Donne aux chastes bergers une alarme imprévue,
Leur propose à tous deux un lien plein d’horreur.
« Ne nous fais point, dit Malc, tomber dans cette erreur.
Celle que tu me veux joindre par l’hyménée
D’un légitime époux suivait la destinée ;
Tu la lui vins ravir : tu le pus par ta loi.
Nous ne nous plaignons point de nos fers ni de toi.
Redouble la rigueur d’un joug involontaire.
Mais, puisque notre Dieu nous défend l’adultère,
Laisse-nous résister à ton vouloir impur.
Notre innocence t’est un gage bien plus sûr :
Quel service attends-tu de nous, quand notre zèle
N’aura pour fondement qu’une ardeur criminelle ?
Si tu crains qu’étants bons nous ne quittions tes champs,
Te fieras-tu sur nous quand nous serons méchants ? »
L’Arabe à ce discours se sent transporter d’ire.
« Vil esclave, dit-il, tu oses me contredire !
Meurs ou cède ; obéis ; et garde désormais
De m’alléguer ton Dieu, que je ne crus jamais. »
Aussitôt de son glaive il dépouille la lame,
Et Malc épouvanté s’approche de la dame.
Le soir on les enferme en un lieu sans clartés :
Leur mariage n’eut que ces formalités.
On n’y vit point d’Hymen ni de Junon paraître.
Frivoles déités qui nous devez votre être,
Vous n’accourûtes pas : comment l’auriez-vous pu ?
Vous n’êtes que des noms dont le charme est rompu.
Notre couple étant seul eut recours aux prières :
Tous deux avaient besoin de grâces singulières.
Ils ne s’étaient point vus encor dans ces dangers :
Non que, portant leurs pas loin des autres bergers,
L’enfer n’eût quelquefois leur perte conspirée ;
Mais des yeux du Seigneur leur conduite éclairée
Ne s’écartait jamais de la divine loi.
Le berger cette nuit se défia de soi :
Sa crainte, incontinent de désespoir suivie,
Pour sauver sa pudeur mit en danger sa vie ;
Et le même couteau qui dans mille besoins
L’aidait à s’acquitter de ses champêtres soins,
Ce couteau, dis-je, allait du saint couper la trame ;
L’imprudent Malc, voulant mettre à couvert son âme,
S’en allait de sa main la livrer au démon :
Fureur qui n’était pas indigne de pardon.
La lueur de l’acier avertit la bergère.
« Que vois-je ? cria-t-elle. O Ciel ! qu’allez-vous faire ?
- Je vais, répondit Malc, prévenir les combats
D’un œil toujours présent, et toujours plein d’appas.
Nous ne nous fuirons plus : notre âme est condamnée
Aux dangers qu’à sa suite entraîne l’hyménée.
Malgré nous désormais nous vivrons en commun :
Deux parcs nous hébergeaient, nous n’en aurons plus qu’un.
Hélas ! Qui l’aurait cru que cette inquiétude
Nous chercherait au fond d’une âpre solitude ?
J’appréhende à la fin que le Ciel irrité
N’abandonne nos coeurs à leur fragilité :
Cette faute entre époux nous semblera légère.
- Il faut espérer mieux, dit la chaste bergère :
Dieu ne quittera pas ses enfants au besoin.
Si mon sexe est fragile, il en prendra le soin.
Vous ai-je donné lieu d’en être en défiance ?
Qu’ai-je fait pour causer cette injuste croyance ?
Votre soupçon m’outrage ; et vous avez dû voir
Que je sais sur mes sens garder quelque pouvoir.
Quand mon cœur aurait peine à s’en rendre le maître,
Etes-vous mon époux, et le pouvez-vous être ?
Nous a-t-on pu lier sans savoir si la mort
M’a ravi ce mari qui m’attache à son sort ?
Vous vous alarmez trop pour un vain hyménée :
Je vous rends cette main que vous m’avez donnée.
Dissimulez pourtant, feignez, comportez-vous
Comme frère en secret, en public comme époux.
Ainsi vécut toujours mon mari véritable ;
Et si la qualité de vierge est souhaitable,
Je la suis : j’en fis voeu toute petite encor.
Malgré les lois d’hymen j’ai gardé ce trésor.
Après l’avoir sauvé d’un amour légitime,
Voudrais-je maintenant le perdre par un crime ?
Non, Malc ; je ne crois pas que le Ciel le souffrît ;
Il m’en empêcherait, quelque appât qui s’offrît ;
Ne craignez plus, vivez ; l’Eternel vous l’ordonne.
Estimez-vous si peu cet être qu’il vous en donne ?
Votre corps est à lui ; ses mains l’ont façonné :
Le droit d’en disposer ne vous est point donné.
Quelle imprudence à vous de finir votre course
Par le seul des péchés qui n’a point de ressource !
Toute faute s’expie ; on peut pleurer encor ;
Mais on ne peut plus rien s’étant donné la mort.
Vivez donc ; et tâchons de tromper ces barbares. »
Le saint ne put trouver de termes assez rares
Pour rendre grâce au Ciel, et louer cette sœur
Dont la sagesse était égale à la douceur.
Cette nuit s’acheva comme les précédentes :
Dieu leur fit employer en prières ardentes
Des moments que l’on croit innocemment perdus
Quand le somme a sur nous ses charmes répandus.
Le lendemain l’Arabe en ses champs les renvoie :
Là montrant aux bergers une apparente joie,
Les larmes, les soupirs, et les austérités,
Quand ils se trouvaient seuls, faisaient leurs voluptés.
En eux-mêmes souvent ils cherchaient des retraites.
On ne s’aperçut point de ces peines secrètes ;
Chacun crut qu’ils s’aimaient d’un amour conjugal :
Aucun plaisir ne leur semblait être égal.
On se le proposait tous les jours pour exemple ;
Et lorsque deux époux étaient conduits au temple,
« Que le Ciel, disait-on, afin de vous combler,
Fasse à l’hymen de Malc le vôtre ressembler ! »
Le saint couple à la fin se lasse du mensonge ;
En de nouveaux ennuis l’un et l’autre se plonge.
Toute feinte est sujet de scrupule à des saints,
Et, quel que soit le but où tendent leurs desseins,
Si la candeur n’y règne ainsi que l’innocence,
Ce qu’ils font pour un bien leur semble être une offense.
Malc à ces sentiments donnait un jour des pleurs.
Les larmes qu’il versait faisaient courber les fleurs.
Il vit auprès d’un tronc des légions nombreuses
De fourmis qui sortaient de leurs cavernes creuses.
L’une poussait un faix ; l’autre prêtait son dos :
L’amour du bien public empêchait le repos ;
Les chefs encourageaient chacun par leur exemple.
Un du peuple étant mort, notre saint le contemple
En forme de convoi soigneusement porté
Hors les toits fourmillants de l’avare cité.
« Vous m’enseignez, dit-il, le chemin qu’il faut suivre :
Ce n’est pas pour soi seul qu’ici-bas on doit vivre ;
Vos greniers sont témoins que chacune de vous
Tâche à contribuer au commun bien de tous.
Dans mon premier désert j’en pouvais autant faire ;
Et, sans contrevenir aux voeux d’un solitaire,
L’exemple, le conseil, et le travail des mains
Me pouvaient rendre utile à des troupes de saints.
Aujourd’hui je languis dans un lâche esclavage ;
Je sers pour conserver des jours de peu d’usage.
Le monde a bien besoin que Malc respire encor !
Vil esclave, tu mens pour éviter la mort !
Que ne résistais-tu, quand on força ton âme
A se voir exposée aux beautés d’une femme ?
Lorsqu’il ne fut plus temps tu courus au trépas.
Quitte, quitte des lieux où Christ n’habite pas.
Avec ses ennemis veux-tu passer ta vie ? »
Il déclare à la sainte aussitôt son envie,
Va s’asseoir auprès d’elle, et lui parle en ces mots :
« Ma sœur, je me souviens que vos sages propos
Déjà plus d’une fois m’ont retiré de peine.
Naguère, en conduisant mon troupeau dans la plaine,
Je songeais à l’état où le sort nous réduit.
Quel est de nos travaux l’espérance et le fruit ?
Rien que de prolonger le cours de nos misères,
Et vieillir, s’il se peut, sous des ordres sévères.
Voilà dedans ces lieux le but de notre emploi :
Nous y vivons pour vivre ; est-ce assez, dites-moi ?
Faut-il pas consacrer à l’auteur de son être
Tous ses soins, tout son temps, enfin tout ce qu’un maître
Et qu’un père à la fois uniquement chéri
Exige de devoirs d’un couple favori ?
Dieu nous comble tous deux de ses faveurs célestes.
Il nous a dégagés de cent pièges funestes ;
Sa grâce est notre guide ainsi que notre appui ;
Nous ne persévérons dans le bien que par lui.
Allons nous acquitter de ce bienfait immense.
Ici, le jour finit, et puis il recommence,
Sans que nous bénissions le saint nom qu’à demi,
Ne vivant pas pour Dieu, mais pour son ennemi.
Ma sœur, si nous cherchions de plus douces demeures ?
Je vous ai fait récit quelquefois de ces heures
Qu’en des lieux séparés de tout profane abord
Je passais à louer l’arbitre de mon sort.
Alors j’avais pitié des heureux de ce monde.
Maintenant j’ai perdu cette paix si profonde.
Mon cœur est agité malgré tous vos avis.
Je ne me repens pas de les avoir suivis :
Mais enfin jetez l’œil sur l’état où nous sommes.
Vous êtes exposée aux malices des hommes ;
Je n’ai plus de mes bois les saintes voluptés.
Ne reviendront-ils point ces biens que j’ai quittés ?
Ah ! si vous jouissiez de leur douceur exquise !
La fuite, direz-vous, ne nous est pas permise.
De notre liberté l’Arabe est possesseur.
Et quel droit a sur nous un cruel ravisseur ?
Brisons ses fers ; fuyons sans avoir de scrupule.
Le mal est bien plus grand lorsque l’on dissimule.
Quelque prétexte qu’ait un mensonge pieux,
Il est toujours mensonge, et toujours odieux.
Allons vivre sans feinte en ces forêts obscures
Où j’ai trouvé jadis des retraites si sûres.
Ne tentons plus le Ciel, ayons une humble peur ;
Je vous promets des jours tous remplis de douceur. »
Il se tut. Aussitôt la prudente bergère
Approuve les conseils que le saint lui suggère.
Il fait choix de deux boucs, les plus grands du troupeau,
Les tue, ôte les chairs, change en outre leur peau.
Notre couple s’en sert à traverser des ondes
Dont il fallait franchir les barrières profondes ;
Le courant les poussa bien loin sur l’autre bord.
Tous deux marchent en hâte où les guide leur sort.
Ils avaient achevé quatre stades à peine,
Quand, trahis par leurs pas imprimés sur l’arène,
Ils entendent de loin des chameaux et du bruit,
Tournent tête ; et, voyant que leur maître les suit,
Se pressent, mais en vain ; tout ce qu’ils purent faire
Fut de gagner un antre affreux et solitaire,
Triste séjour de l’ombre. En ces détours obscurs
Régnait une lionne, hôtesse de ses murs.
Elle y conçut un fan, unique et tendre gage
Des brûlantes ardeurs du roi de cette plage.
Mère nouvellement, on l’eût vue allaiter
Celui qu’elle venait en ces lieux d’enfanter.
Mais comment l’eût-on vue ? A peine la lumière
Osait franchir du seuil la démarche première.
Par cent cruels repas cet antre diffamé
Se trouvait en tous temps de carnage semé.
Le saint couple frémit, et s’arrête à l’entrée :
Ils n’osent pénétrer cette horrible contrée ;
Ils cherchent quelque coin en tâtant et craintifs.
L’Arabe croit déjà tenir ses fugitifs.
Il n’avait avec lui pour escorte et pour guide
Qu’un esclave fidèle, adroit, et peu timide.
« Va me quérir, dit-il, ce couple qui s’enfuit. »
Le cimeterre au poing l’esclave entre avec bruit.
La lionne l’entend, rugit, et pleine d’ire
Accourt, se lance à lui, l’abat et le déchire.
De son séjour si long le maître est étonné ;
Et d’un courroux aveugle aussitôt entraîné,
« Est-ce crainte ou pitié, dit-il, qui te retarde ?
Quoi ! je n’ai pas encor cette troupe fuyarde !
Enfants de l’infortune, esprits nés pour les fers,
Je vous irai chercher tous trois jusqu’aux enfers. »
Dans le gouffre à ces mots l’ardeur le précipite ;
Sa colère a bientôt le sort qu’elle mérite.
A peine il est entré que les cruelles dents
Et les ongles félons s’impriment dans ses flancs.
Les saints, loin d’en avoir une secrète joie,
Du parti le plus fort craignent d’être la proie,
Font des voeux pour l’Arabe, et tous deux soupirants
Souhaitent un remords du moins à leurs tyrans :
Mais des suppôts de Bel l’âme aux feux consacrée,
Victime nécessaire, à l’enfer est livrée.
Le maître et son esclave, attendant le trépas,
Gisent ensanglantés, la mort leur tend les bras.
La cruelle moitié du monstre de Libye
Traîne en ses magasins leurs deux corps où la vie
Cherche encore un refuge et quitte en gémissant
Les hôtes que du Ciel elle obtint en naissant.
Le lionceau se baigne en leur sang avec joie ;
Il ne sait pas rugir, et s’instruit à la proie ;
Digne de ces leçons il commence à goûter
Les meurtres qu’il ne peut encore exécuter.
Après qu’il a joui du crime de sa mère,
Et qu’ils ont assouvi leur faim et leur colère,
La lionne repense à ces actes sanglants,
Emporte en d’autres lieux son fan avec les dents,
Quitte l’obscur séjour ; et se sentant coupable,
Encor que faite au meurtre et de crainte incapable,
Elle fuit, et confie aux plus après rochers
Du cruel nourrisson les jours qui lui sont chers.
Malc cherche aussi bien qu’elle un plus certain asile :
L’abord de ce séjour lui semble trop facile.
L’odeur des animaux, la piste de leurs pas,
La vengeance et le bruit de ces cruels trépas,
Tout lui fait redouter qu’une troupe infidèle
N’évente les secrets que cet antre recèle,
Ne trouve l’innocent, en cherchant les auteurs
De l’attentat commis sur ses persécuteurs.
La faim même, qui rend les saints ses tributaires,
Fait sortir nos héros de ces lieux solitaires.
Loin du peuple profane ils vont finir leurs jours :
Un bourg de peu de nom fait enfin leurs amours.
Là le couple pieux aussitôt se sépare :
De leur mensonge saint l’offense se répare.
Cet hymen se dissout ; la dame entre en un lieu
Où cent vierges ont pris pour époux le vrai Dieu.
Dans un cloître éloigné Malc s’occupe au silence ;
Et s’il n’allait parfois régler la violence
Dont la chaste recluse embrasse l’oraison,
Sa retraite pourrait s’appeler sa prison.
Il y vit dans les pleurs, nectar de pénitence :
C’est le seul dont ses voeux demandent l’abondance.
Plus ange que mortel, il se prive des biens
Qui sont de notre corps agréables soutiens :
Ce jeûne rigoureux n’accourcit point sa vie.
Des deux flambeaux du ciel la course entre-suivie
A longtemps ramené la peine et le repos,
Le repos aux humains, la peine au saint héros,
Sans qu’il semble approcher du terme de sa course.
De son zèle fervent l’inépuisable source
Fomente la chaleur qui retarde sa mort :
Près d’un siècle d’hivers n’a pu l’éteindre encor.
Jérôme en est témoin, ce grand saint dont la plume
Des faits du Dieu vivant expliqua le volume.
Il vit Malc, il apprit ces merveilles de lui ;
Et mes légers accords les chantent aujourd’hui.
Qui voudra les savoir d’une bouche plus digne
Lise chez d’Antilly cette aventure insigne.
Jérôme l’écrivait lorsque le peuple franc
Du bonheur des Romains arrêtait le torrent.
Je la chante en un temps où sur tous les monarques
Louis de sa valeur donne d’illustres marques,
Cependant qu’à l’envi sa rare piété
Fait au sein de l’erreur régner la vérité.
Prince, qui par son choix remis le culte aux temples,
Qui t’acquis cet honneur par tes pieux exemples,
Et que le haut savoir, le sang, et la vertu,
Ont dès les jeunes ans de pourpre revêtu,
Je t’offre ce récit, faible fruit de mes veilles :
Mais s’il faut que nos dons égalent tes merveilles,
Quel Homère osera placer devant ses vers
Ton nom digne de vivre autant que l’Univers ?
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W.Aractingi